Le body count. À l’origine, ce terme sert à comptabiliser le nombre de victimes lors d’un accident ou d’une catastrophe naturelle. Mais depuis quelques années, son usage a évolué sur les réseaux sociaux : il désigne désormais le nombre de personnes avec lesquelles quelqu’un a eu des relations sexuelles.
Le terme semble anodin. Un simple chiffre. Un détail. Et pourtant, le body count est devenu l’un des instruments contemporains les plus efficaces pour continuer à contrôler la sexualité des femmes. Car soyons clairs : cette notion n’est pas neutre.
Une règle qui ne s’applique qu’aux femmes
Dans notre société, un homme avec de nombreuses partenaires est valorisé. On parle d’expérience de succès ou de virilité. Entre eux, certains en font même un terrain de compétition. Mais lorsqu’il s’agit des femmes (ou plus largement des personnes à vulve) le regard change brutalement. Le même comportement devient suspect, immoral ou « sale » et incompatible avec le respect.
Autrement dit : ce que l’on applaudit chez les hommes, on le condamne chez les femmes. Mais ce n’est pas une préférence personnelle, c’est une norme sociale.
En 1970, dans son essai Sexual Politics, Kate Millett soulignait que, dans les sociétés patriarcales, la sexualité féminine n’est pas considérée comme un droit ou une expression de soi, mais comme un instrument de contrôle social.
Le terme body count a également été récupéré dans certains cercles réactionnaires en ligne. Sur Twitter, des figures comme Thaïs d’Escufon, ancienne porte-parole de Génération Identitaire, s’en sont emparées pour nourrir un discours antiféministe, qu’elle relaie aussi en vidéos sur TikTok. Elle y encourage par exemple les hommes à s’intéresser au passé sexuel des femmes qu’ils fréquentent, présentant leur “body count” comme un indicateur supposé de la solidité future d’une relation.
Le body count comme outil de contrôle
Mais on peut alors se demander : pourquoi cette obsession ? Pourquoi certains hommes attachent-ils tant d’importance au passé sexuel d’une partenaire ? Le « body count » n’est pas qu’un simple chiffre : c’est un outil de hiérarchisation.
Il sert à classer les femmes en catégories : « respectables », « consommables », « jetables ». Il perpétue une idée simple mais puissante : la valeur d’une femme serait liée à sa rareté.
Comme le souligne Roxane Gay dans Bad Feminist (2014) : « On dit constamment aux femmes que leur valeur dépend de leur désirabilité et de leur « pureté » perçue par les autres. »
Une femme expérimentée inquiète.
Elle connaît ses désirs. Elle sait ce qu’elle veut, et surtout ce qu’elle ne veut plus. Et cela remet en cause un rapport de pouvoir.
Derrière le discours moral se cache souvent une autre réalité : l’insécurité. Le fantasme d’être « le seul » n’a rien de romantique ; il est avant tout stratégique. Moins une femme a d’expérience, moins elle peut comparer, moins elle peut questionner, moins elle peut refuser. Le mythe de la femme vierge n’a jamais été une question de pureté.
L’expérience n’est pas une faute
Pourtant, dans de nombreuses sociétés, une femme avec un passé sexuel est encore trop souvent perçue comme quelqu’un qui ne se respecte pas. On associe à tort l’autonomie et l’expérimentation sexuelle à un manque de dignité ou de moralité. Mais depuis quand la connaissance de soi ou la liberté de ses choix devient-elle un crime ? Explorer sa sexualité peut être une manière de mieux se connaître, de tester et affirmer ses limites, et de comprendre ses désirs, exactement comme c’est le cas pour les hommes.
Le problème n’est pas d’avoir un seul partenaire. C’est pas non plus d’en avoir plusieurs. Le problème, c’est le jugement.
Tant que le body count sera utilisé pour mesurer la valeur des femmes, il restera un outil misogyne, maquillé en préférence personnelle.
La vraie liberté sexuelle commence lorsque le passé d’une femme cesse de définir sa valeur, et qu’aucun chiffre ne peut jamais mesurer sa dignité.
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